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Episode III " Il pleuvait..."

     Debout derrière la mousseline des rideaux de sa chambre, Jeanne regarde tomber sur l'avenue, la pluie mêlée de neige fondue.

    Les vers de Victor Hugo lui viennent spontanément à l'esprit : " Il neigeait, l'âpre hiver fondait en avalanche...".

    Elle les remplace par "il pleuvait, il pleuvait...", et pense que ce n'est pas l'empereur qui baisse la tête, mais bien cette foule de passants crottés et pressés de retrouver la chaleur de leur foyer.

    A l'instar du célèbre poème des "châtiments", depuis des jours et des jours, la neige et la pluie ne cessent de transformer la capitale en cloaque boueux et malodorant.

    Monsieur le baron HAUSSMANN, aussi génial assainisseur de la ville fut-il, n'avait malheureusement rien prévu, au siècle dernier, pour endiguer les flots de la Seine, dont le niveau inquiète de plus en plus les riverains.

    D'humeur morose, la jeune fille espère que le facteur éclairera sa journée d'une embellie, car elle a rêvé la nuit précédente qu'une lettre de Léopold, son fiancé, lui indiquait enfin la date de la permission qu'ils attendent tous deux si impatiemment.

    Très pieuse, Jeanne ne manque jamais de recommander à la Vierge tous ceux qu'elle aime, et en particulier son cher militaire.

    Hélas, ses prières n'ont pas activé le courrier, et comme Jeanne s'ennuie, elle feuillette le dernier "Miroir de la Mode" où quelques nouveaux chapeaux préfigurent la future mode printanière, qui sera gaiement colorée et abondamment emplumée, avec dirait-on, moins d'ampleur et de volume. Une visite chez la modiste s'imposera dès les beaux jours.

    

    Au chapitre des visites, Jeanne se remémore celle faite il y a deux jours, chez Mr et Mme V.,désirant "connaître la fiancée de province".

    Quelle corvée ! Ce salon, où raides et compassés, les familiers du mardi de Mme V., devisent devant une tasse de thé.

    Car dans ce milieu où le jeu des apparences fait et défait les relations sociales, une dame doit tenir salon, selon un rituel immuable qui est le signe de la plus haute distinction. La pratique de "prendre un jour" s'est tellement répendue parmi les dames du monde, que dans son "Code du cérémonial de 1869", la Comtesse de Bassanville en a fixé tout le protocole.

    Corvée obligatoire aussi, cette partie de chasse organisée chez un ami de son futur beau-père, que Jeanne à la torture, dû suivre du lancer jusqu'à l'hallali.

    Très bonne cavalière, elle n'aime cependant pas monter en amazone, et bien que son père soit lui aussi chasseur, elle a jusqu'à présent toujours refusé de participer, ou même de suivre une chasse à courre, car elle a une âme trop sensible notre Jeanne.

    Il est vrai que, lorsqu'elle arrive avec son amazone relevée laissant voir un mignon petit pied, son chapeau un peu de guingois, la jeune fille ne laisse généralement aucun de ces messieurs indifférents.

    Mais peu lui importe les succès, seul son fiancé compte pour elle ;  et elle n'en a aucune nouvelle depuis qu'on parle d'inondations, tant à Paris que dans l'Est de la France.

    D'ailleurs, ce 24 janvier, on ne sort plus beaucoup en ville, si ce n'est pour baguenauder sur les quais de Seine, où la population (essentiellement masculine) commente anxieusement la hauteur de crue.

    Les dames et demoiselles ne sont pas friandes de promenades en barque, et préfèrent ne pas s'exposer à tacher leurs longues jupes ....

    ....ou pire : entendre les propositions malhonnêtes de quelque libertin offrant un parapluie.

    Le 28 janvier, le fleuve atteint 8,62 m au pont d'Austerlitz, et 9,50 m le lendemain.

    Les animaux du Jardin des Plantes ont les pattes bien mouillées, et on parle de les évacuer (on ne sait pas trop où d'ailleurs !)

    Juliette, qui était rentrée chez ses parents, juste avant que les réseaux ferroviaires ne soient endommagés et le service postal interrompu, écrit qu'à Besançon les crues sont également très impressionnantes. Et Jeanne, tout en admirant le tailleur d'après-midi que son amie avait revêtu pour la photogrphie jointe à son dernier courrier, s'interroge douloureusement sur le sort de Léopold dont elle ne sait rien depuis plus d'une semaine.

    A la fin du mois, les gazettes parlent de "drame national", le froid et la neige aggravant considérablement ces calamités, avec 200 000 personnes sinistrées et 15% des immeubles parisiens inondés.

    A suivre...

La pluie cessera-t-elle enfin ? Mais qu'est-il donc arrivé à Léopold ? Notre héroïne retrouvera-t-elle l'insouciance ?

 

Vous le saurez dans le quatrième épisode de l'histoire de Jeanne.

 


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